Elisabeth T., Alexa M., Caroline B., un anonyme


Le thème de la folie est abordé aussi bien dans les dialogues, la gestuelle et le jeu des acteurs. Mais il est surtout visuel, la pièce est un tableau vivant se modifiant devant nous. Des images fortes, puissantes parce qu'elles demeurent parfois énigmatiques, mais surtout en décalage.

En effet il m'a semblé que la folie était traitée comme une sorte de décalage. Le héros est décalé, il n'est pas intégré à la société qui l'entoure, donc il est rejeté et opprimé : se succède une série de personnages qui l’humilient, chacun représentant un échec du point de vue de l'intégration sociale. Il devient un héros tragique reprenant le schéma connu des tragédies grecques et latines antiques : De la DOLOR à la FUROR, il se jette la tête la première dans l’abîme (PRAECIPITACIO). La colère l’emporte sur la raison jusqu'au SCAELAS NEFAS, l'acte, le meurtre. Submergé par ces humiliations, torturé par la jalousie, le détraqué (qui n'est plus traqué), le désarticulé (marionnette sans fils) choisit de nier, d’anéantir.

Le jeu des acteurs semble décalé, tout comme le système des décors, différents tableaux se succèdent, s’intercalent, succession devant laquelle le soldat impuissant, il arrêtera de subir quant il deviendra actant, acteur de sa vie, mais ce sera pour le meurtre.

Se réapproprier son existence par le meurtre d’une autre ? Un acte manqué?

Il s'est approprié sa mort, son exécution. Peut-être pour se détacher de cette société étouffante, une prison inconsciente, conceptualisée sur la scène par la chaîne. Et la potence attend patiente. La fin est connue, demeure le tragique dans l’attente.

Le texte est joué en décalage, les acteurs déclarent partir se laver à la fin de la pièce avec indifférence, détachement, "détachement ". Je l'ai compris de cette façon : voilà c'est fini vous pouvez partir, en tout cas moi je m'en vais, vous pouvez rester ça m’est égal. C'est comme ça. C’est la vie, on n’y peut rien.

Il faut bien qu’il y ait des martyrs rebelles de notre belle notre belle mère-société. C'est ce que j'entendais en sortant de la salle. Ces tableaux flashes individuels, font que la pièce plurielle est ressentie différemment selon chaque conscience.

Elisabeth T.

 


Spectaculaire et envoûtant, par une mise en scène que je qualifierai de "simpliste ", le travail auquel j'ai assisté m’a inspiré le goût du théâtre nouveau. La pièce que je ne connaissais pas est réellement mise en relief par cette troupe qui offre au public est un bel exemple de spectacle réussi.

C'est l'absence de couleur qui n'a frappé. La pièce et le théâtre de rayonne dans une semi-obscurité. La pâleur des visages, la blancheur des costumes et de certains accessoires mettent en relief les mots parfois sanglants, prononcés avec fièvre par les acteurs. J'ai eu l'impression pendant une heure d'assister à la mise en scène d’un rêve ou peut-être d'un cauchemar. La différence c’est que je pouvais rire ou réagir par quelques manières que ce soit. C'était un rêve, car je me sentais littéralement happé par l'histoire et que la distance que créée l'intimité d'un théâtre, distance acteur spectateur, me privait du plaisir de monter sur scène pour me mêler à l’étrange fresque que j'avais devant les yeux. J'ai été physiquement bloquée et attachée au fauteuil, mais moralement j’étais en quelque sorte actrice. Mes réactions étaient donc plus cérébrales que physiques, mais j’ai ri souvent. L'histoire m'a paru bien conçue et surtout bien reconstruite. Le côté dramatique de l'intrigue laisse la place à une sorte d'ambiance glauque et un peu malsaine, qui me semble-t-il, convient parfaitement à l’histoire de ce pauvre Woyzeck. Je ne le plains pas, car il est fou ou presque, et que les fous ne perçoivent pas la douleur comme les autres, mais je comprends sa terreur, sa paranoïa et sa folie me parviennent de manière troublante. Les regards glauques et perturbés des acteurs me faisait frissonner. Leurs voix glauques et puissantes m'ont impressionné. Quant à leurs gestuelles, leurs mines, ces espèces de mouvements robotiques, contrastaient avec l'ensemble de la pièce que je trouvais très humaine à cause de la souffrance qu’elle inspirait.

En conclusion, malgré la gêne que j'ai pu percevoir par certains côtés inhumains des acteurs, j'ai trouvé cette pièce intéressante, mystérieuse, troublante et fascinante. Je serais curieuse de la voir sous une autre forme.

Alexa M.

 


Public trop peu nombreux pour cette pièce : le travail des comédiens " amateurs " méritait bien plus. C’est une pièce difficile : les textes sont fragmentés, l’histoire, quand on ne la connaît pas avant, n’est pas facile à comprendre. Mais la mise en scène de cette pièce change le rapport au spectacle. Ce n’est pas devant une pièce qui se déroule, une narration continue et chronologique, devant laquelle on est, mais devant une série de clichés, photos extraites d’une histoire, qui sont aussi agréables esthétiquement que dans le jeu théâtral. En effet, les différents mouvements de rideaux blancs, orchestre une chorégraphie qui jongle avec les personnages, avec les mots ; L’espace théâtrale est bien délimité par des chaînes, rien n’est concédé au réalisme. Le spectateur est plus que conscient d’être au théâtre : la poupée, les objets sont là pour le rappeler. Mais cela participe à la richesse de la pièce : les symboles sont nombreux et plus accessibles ; la poupée à qui l’on coupe la tête introduit une grande violence dans la pièce. De plus, le phrasé déstructuré et poussé dans les extrêmes du cri, de la répétition, incarné de façon propre à chaque personnage, lui offrant sa particularité, est placé en parallèle avec le jeu qui se déploie. On a souvent l’impression d’être devant un écran sur lequel sont projeté des photos d’art. Chaque photographie est à seule une explication, un descriptif d’une scène et elles sont passées très vite les unes à la suite des autres, le mouvement des panneaux blancs marquant à chaque fois un temps d’arrêt. La dominante blanche sur la scène noire accentue encore cet effet, pour moi, de vieux film en noir et blanc, à la narration déstructurée. Dans le rapport aux spectateurs, la narratrice du départ est déterminante : s’adressant d’abord à nous, elle est ensuite personnage de la pièce, passe d’un espace intermédiaire avec le spectateur et la scène (elle se trouve sur une chaise tournée vers nous), à l’espace scénique proprement dit. De même la pièce ne s’adresse pas aux personnages entre eux que l’on regarderait, mais aux personnages pour nous : chaque parole et geste semblent nous prendre en compte, spectateurs théâtraux. Le personnage de fin qui descend servir du vin à des spectateurs appuie d’autant cette impression. Enfin, le spectateur accorde moins d’importance au contenu narratif de la pièce en tant qu’histoire d’un meurtre, d’une folie … mais plus aux sensations et aux sentiments que le tout (paroles, gestes, musiques, tonalités, expressions des personnages) lui fait ressentir. Pour moi c’est une pièce qui vise plus les tripes que la masse cérébrale du spectateur.

Caroline B.


Comment montrer la folie sur scène ?

L’adaptation de Woyzeck est un exemple de toutes les difficultés que comporte une telle problématique. Cette recherche de l’insensé se fait à travers l’aspect technique, - j’entends ici le jeu des acteurs, la chronologie, le décor, les accessoires, … bref tout ce qui s’offre au regard des spectateurs – ainsi que le biais du symbole.

L instabilité scénique due à la mise en scène connaît un parallélisme avec la confusion inhérente à la folie humaine. En effet la narration de la mort de Woyzeck ouvre le spectacle et elle précède l’histoire même. Tout horizon d’attente est donc détruit. De la même manière la pièce se clôt sur ces mots, en substance " Bon je vais me laver ".Nous retrouvons ici la distanciation Brechtienne : Woyzeck est du théâtre, c’est à dire une fiction. Ce qui permet alors une mise en scène sans limite, puisqu’il est bien dit qu’il ne s’agit pas de réalisme.

Ainsi, on ne s’étonne pas du jeu des rideaux qui permettent de transformer le lieu ou la position dans l’espace en un rien de temps et en douceur (comme lorsque Woyzeck entend des voix pendant que son compagnon sommeille. On les voit de face, puis de dessus …). On ne s’étonne pas non plus de la distribution de vin au public, autre mise en relief d’une distanciation par rapport à la pièce.

Le jeu des acteurs renvoie aussi à la notion de folie. Chacun des personnages présents n’est - il pas un peu fou à sa manière ? Qui est le plus fou, le malheureux Woyzeck, le général au parapluie déchiré, le médecin qui compte un à un ses haricots secs … ?

Les différences symboliques ne sont pas sans surprendre. Prenons l’exemple de la tête décapitée qui se transforme en bébé, n’est - ce pas étonnant ? Comme l’est tout ce blanc ? La chaîne posée à même le sol, délimite la scène en quelque sorte, semble être l'image même de l’emprisonnement. mais la folie emprisonne t - elle ? Ne permet – elle pas au contraire une plus grande liberté, puisqu’elle est sans contrainte ? A ces questions, je ne connais pas de réponse, et je ne crois pas non plus qu’il y en ait. Ceci montre donc toutes les difficultés, quelles soient métaphysiques ou techniques, qui existent dans une telle adaptation.

Anonyme